Le monde change, et avec lui, les flux de l’aide au développement (AD). Depuis le début des années 2000, plusieurs signaux convergent : les grands bailleurs traditionnels tendent à réduire leurs engagements, conditionnent davantage leurs appuis, ou se retirent purement et simplement. Le démantèlement récent de l’USAID en 2025 par l’administration de D. Trump, la suspension de coopérations européennes, ou encore le gel de certains appuis de la Banque mondiale illustrent la tendance. Selon les données de l’OCDE-DAC, l’AD mondiale, bien qu’en hausse nominale, reste volatile et de plus en plus conditionnée à des critères contraignants [1]. Aujourd’hui, l’AD se situe entre désengagement progressif des bailleurs traditionnels et volonté de certains pays bénéficiaires de s’en affranchir.
Pour le Burkina Faso, ce contexte est particulièrement préoccupant. Le pays fait face à des défis sécuritaires importants — classé parmi les pays les plus affectés par le terrorisme dans le monde [2] —, avec de nombreux déplacés internes [3], une contraction de l’activité économique dans certains secteurs ou régions et un budget national sous forte pression. Entre 2020 et 2025, le budget de l’État est passé de 2533 milliards à 3612 milliards de FCFA. En 2022, l’AD représentait encore environ 15 à 20% des dépenses publiques totales [4]. Dans ce contexte, se passer de cette manne, ou la compenser, n’est pas une option abstraite : c’est une nécessité stratégique. Quels leviers le Burkina Faso peut-il donc actionner ?
Le premier levier, et le plus structurel à notre avis, est la fiscalité intérieure. Le taux de pression fiscale du Burkina Faso tourne autour de 17-18% du PIB [5]. L’un des taux les plus élevés enregistrés en 2022 (18,4%) reste en dessous de la norme communautaire de l’UEMOA fixée à au moins 20% [6]. Ainsi, des marges existent encore : élargissement de l’assiette fiscale, lutte contre l’évasion fiscale, fiscalisation du secteur informel qui représente plus de 40% du PIB [7]. Des réformes engagées par la Direction Générale des Impôts montrent des résultats progressifs [8].
Potentiels/possibilités : Déjà, atteindre le seuil de 20% de l’UEMOA représenterait des centaines de milliards de FCFA supplémentaires annuellement — ce qui permettrait de compenser partiellement certains postes liés à l’AD.
Contraintes : La crise sécuritaire réduit l’activité économique dans certaines zones, contractant mécaniquement la base taxable. La capacité administrative de collecte reste limitée. Aussi, une fiscalisation brutale du secteur informel risque d’aggraver la pauvreté à court terme.
Le Burkina Faso est le 5e producteur d’or en Afrique [9]. En 2021, l’or représentait plus de 70% des recettes d’exportation [10]. Une meilleure capture de la rente minière — via la révision des codes miniers, la hausse des redevances, ou la transformation locale — pourrait générer des ressources significatives.
Potentiels/possibilités : Selon la BAD, une meilleure valorisation des ressources extractives pourrait augmenter les recettes publiques de 2 à 4 points de PIB dans les pays miniers africains sous-optimisant leur fiscalité minière [11].
Contraintes : La production d’or a chuté significativement depuis 2022 en raison de l’insécurité dans les zones minières [12]. Les investisseurs miniers internationaux sont frileux. D’un autre côté, la transformation locale exige des infrastructures industrielles très coûteuses (dont le pays ne dispose pas toujours) et du temps.
La diaspora burkinabè envoie chaque année des transferts de fonds estimés à plus de 300 milliards de FCFA (~450 millions USD) [13]. Ces flux, souvent supérieurs à l’AD dans certaines années, financent directement les ménages, la santé, l’éducation et le logement. Des mécanismes comme les fonds d’investissement dédiés pourraient canaliser cette épargne vers des projets productifs profitables à l’ensemble du pays.
Potentiels/possibilités : Selon la Banque mondiale, une augmentation de 10% des transferts de la diaspora vers les pays à faible revenu peut réduire la pauvreté de 1,6% [14]. Ce qui ferait avancer le Burkina Faso en matière de développement humain.
Contraintes : La confiance institutionnelle semble fragilisée par l’instabilité politique et les défis sécuritaires. Par ailleurs, les mécanismes formels de collecte restent peu développés.
Face au recul des partenaires occidentaux traditionnels, le Burkina Faso s’oriente vers de nouveaux partenaires : Russie, Chine, Turquie, Émirats arabes unis. La coopération Sud-Sud offre également des perspectives via l’Union Africaine ou des pays comme le Maroc et la Turquie, actifs sur le continent.
Potentiels/possibilités : La Chine reste le premier bailleur bilatéral en infrastructure en Afrique subsaharienne [15]. Ces partenariats peuvent combler des gaps en infrastructures, énergie et agriculture.
Contraintes : Ces coopérations s’accompagnent souvent de conditions opaques, d’endettement à des taux non concessionnels, et d’une faible appropriation locale [16]. La dépendance change de visage sans nécessairement diminuer. Dans ce cas, la souveraineté économique revendiquée risque de rester formelle.
Le marché financier régional de l’UEMOA — via la BRVM et le marché des titres publics — offre au Burkina Faso la possibilité de lever des fonds auprès d’investisseurs régionaux. Le développement du secteur privé local, notamment les PME, peut également réduire la dépendance à l’aide en créant de la valeur ajoutée et des emplois endogènes.
Potentiels/possibilités : Le Burkina Faso émet régulièrement des bons et obligations du Trésor sur le marché de l’UEMOA, ayant partiellement compensé des gaps budgétaires en 2022-2023 [17].
Contraintes : Les taux d’intérêt ont augmenté sur le marché régional, alourdissant le service de la dette. La notation souveraine du Burkina Faso s’est dégradée [18], réduisant l’attractivité des titres. Enfin, l’endettement public croissant limite les marges de manœuvre.
Dans des articles successifs prochains, nous allons étudier en détail chaque levier.
Il n’existe pas de substitut parfait à l’aide au développement, surtout dans un contexte défis sécuritaires auxquels le pays fait face. Aussi, comme le montrent le contraintes ici soulignées, prétendre qu’une souveraineté économique totale est atteignable serait une illusion : dans un monde structurellement interdépendant, aucune économie — pas même les plus puissantes — ne s’affranchit entièrement des marchés mondiaux, des flux financiers internationaux ou des chaînes d’approvisionnement globales.
Ce qui est en revanche atteignable, et urgent, c’est une autonomie stratégique croissante : la capacité du Burkina Faso à orienter ses choix de développement selon ses propres priorités, en réduisant progressivement ses vulnérabilités externes. C’est précisément dans ce sens que la BAD, la CNUCED et la Commission économique pour l’Afrique (CEA) orientent leurs recommandations aux économies africaines.
Les leviers existent — fiscalité intérieure, rente minière, diaspora, partenariats diversifiés, marchés financiers régionaux. Aucun n’est une solution miracle. Chacun porte ses propres contraintes et limites. Mais activés avec cohérence, transparence et vision à long terme, ils peuvent conjointement réduire la dépendance à l’aide et élargir les marges de manœuvre nationales.
La souveraineté économique ne se décrète pas, et ne s’atteint jamais totalement. Elle se construit — levier après levier, réforme après réforme — comme un processus continu de reconquête de l’autonomie stratégique. Pour le Burkina Faso, ce processus est non seulement possible, mais il est devenu, face au retrait des partenaires et à la volonté d’une autonomie accrue, une nécessité historique.
Références
- [1] OCDE-DAC, “Perspectives mondiales de l’aide publique au développement,” Paris, 2023. : https://www.oecd.org/fr/developpement/financementpourledeveloppementdurable/
- [2] Institute for Economics & Peace (IEP), Global Terrorism Index 2023, Sydney, 2023. https://www.visionofhumanity.org/resources/
- [3] OCHA, “Burkina Faso: Humanitarian Snapshot,” United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs, 2024. https://www.unocha.org/burkina-faso
- [4] International Monetary Fund, “Burkina Faso 2023,” IMF Country Report, 2023. https://doi.org/10.5089/9798400240713.002
- [5] OECD, “Statistiques des recettes publiques en Afrique 2024 – Burkina Faso,” 2024. https://www.oecd.org/content/dam/oecd/fr/topics/policy-sub-issues/recettes-fiscales-mondiales/statistiques-recettes-publiques-afrique-burkina-faso.pdf
- [6] Commission de l’UEMOA, “Critères de convergence de l’UEMOA,” Ouagadougou, 2023. [Online]. https://www.uemoa.int/
- [7] INSD, “Enquête sur les conditions de vie des ménages,” Institut National de la Statistique et de la Démographie, Ouagadougou, 2022.
- [8] Agence Ecofin, “Recettes fiscales : le Burkina Faso a collecté 166 millions $ de plus que prévu en 2025,” 2026. https://www.agenceecofin.com/actualites-finance/0303-136314
- [9] U.S. Geological Survey, “Mineral Commodity Summaries 2023: Gold,” 2023. https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2023/mcs2023.pdf
- [10] World Bank, “Burkina Faso Economic Update,” Washington D.C., 2022. https://www.worldbank.org/en/country/burkinafaso
- [11] Banque africaine de développement (BAD), “Perspectives économiques en Afrique,” Abidjan, 2023. https://www.afdb.org/fr/documents/perspectives-economiques-en-afrique
- [12] EITI, “Burkina Faso: Quantifying illicit financial flows in mining,” Extractive Industries Transparency Initiative, 2024. https://eiti.org/data-use-case/burkina-faso-quantifying-illicit-financial-flows-mining
- [13] S. M. Coly, F. J. Cabral, and M. Dieye, “Consumption-Savings Trade-Off in the Allocation of Migrants; Remittances and Economic Growth: The Cases of Burkina Faso and Senegal,” Global Journal of Human-Social Science Research, vol. 20, no. 3, pp. 11-24, 2020. https://doi.org/10.34257/GJHSSEVOL20IS3PG11
- [14] World Bank, “Migration and Development Brief 40: Leveraging Diaspora Finances for Private Capital Mobilization,” KNOMAD, 2024. https://www.knomad.org/publication/migration-and-development-brief-40
- [15] AidData, “Banking on the Belt and Road: Insights from a new global dataset of 13,427 Chinese development projects,” William & Mary, 2021. https://www.aiddata.org/publications/banking-on-the-belt-and-road
- [16] J. Assa, “Decolonization 2.0: Realizing Africa’s promise through economic sovereignty and strategic finance,” 2022. https://doi.org/10.13140/rg.2.2.23025.76641
- [17] BCEAO, “Rapport annuel sur les économies de l’UEMOA,” Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, Dakar, 2023. https://www.bceao.int/fr/publications/rapport-annuel
- [18] Moody’s Investors Service, “Burkina Faso – Government Issuer Rating,” 2023. https://www.moodys.com/
Gountiéni D. Lankoandé
GRAAD Burkina