Depuis
avril 2018, le GRAAD Burkina met en œuvre un projet de recherche sur le
commerce intracommunautaire, l’autonomie de la femme et les relations de genre
dans les ménages. Les premières enquêtes-ménages qui se sont déroulées entre
avril et juin 2019 ont couvert le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le
Togo et le Sénégal. A la date de cet article, 900 employés d’entreprises
diverses ont été interrogés sur plusieurs questions des plus subtiles aux plus
complexes, et les analyses préliminaires donnent déjà le ton de la profondeur
des préjugés sur les conditions de vie et de travail de la femme.
En parcourant la littérature, il est toujours étonnant de constater la négligence de l’importance socioéconomique des travaux domestiques[1], un sujet que décortique Dr Barbara KY , Directrice du Genre à l’UEMOA, dans son ouvrage « Le travail non rémunéré : enjeux pour le développement ».
De ce qui ressort des données de la présente recherche conduite dans le cadre du projet InterGenre-UEMOA financé par le Centre de recherche pour le développement international (CRDI), la situation semble beaucoup plus préoccupante comme le montre le graphique suivant (Cf. Graphique 1).
Sur 545 hommes interrogés sur la pénibilité des travaux domestiques, près de 80% pensent que la garde des
enfants peut être assimilée à une activité de détente, un loisir.
Cette position explique également une partie des fondements des violences faites aux femmes qui travaillent. En effet, considérant les soins donnés aux enfants comme un loisir, l’homme peut ne pas comprendre qu’après souvent 8h de travail, la femme se dit fatiguée quand il faut s’occuper des enfants le soir venu, puisqu’elle peut le faire en « toute détente ». Dans la plupart des théories du développement actuelles, de telles positions sont en général attribuées aux faibles niveaux d’éducation. Les données collectées par cette recherche semblent infirmer quelque peu cette thèse, qui consiste à penser que les personnes les plus éduquées sont celles qui ont les comportements les plus en phase avec l’évolution de la société.
En
considérant le système actuel, le graphique suivant (Cf. Graphique 2) laisse
apparaître une différence faible (au
maximum 10 points de pourcentage) en termes de positionnement par rapport à la
question entre les catégories classées les plus instruites et celles qui n’ont
pas reçu d’instruction.
Par
ailleurs, selon les sous-groupes d’hommes ayant émis cette opinion, le niveau supérieur est classé en troisième
position avec 76% des personnes interrogées alors qu’il devrait normalement se
trouver au bas de l’échelle selon le classement fait.
Toutefois,
le pourcentage le plus élevé se trouve
parmi les personnes ayant aucun niveau d’instruction et le niveau primaire
selon le système classique. Les hommes de niveau secondaire sont
apparemment les plus en phase avec le sujet.
En termes d’analyse pays (Cf. Graphique 3), le Togo, le Mali et le Sénégal sont en tête. Au Burkina Faso, en se fondant sur ces résultats et d’autres aspects y relatifs non développés dans ce texte, les hommes semblent plus en phase avec la question.
Evidemment, les
populations ne sont pas au même niveau de considération de la question, et cela
peut être lié aux pesanteurs socio-culturelles spécifiques, au niveau de mise
en œuvre d’activités de communication et de sensibilisation.
Avec
de telles perceptions, il est aisément compréhensible que les travaux
domestiques soient toujours quasiment ignorés dans les comptes nationaux
actuels. La situation est encore plus paradoxale, quand on sait que même les
activités de loisirs sont économiquement valorisées : pourquoi les travaux
domestiques ne le seraient-ils pas alors ? Mieux, les travaux des
domestiques (faits par les agents communément appelés aide-ménagères), eux sont
valorisés. Quel est le vrai problème ?
Les
motifs théoriques de la non-prise en compte des travaux domestiques sont
nombreux, mais le vrai problème, c’est que l’Homme n’a pas encore vraiment pris
conscience de leurs valeurs ajoutées dans la formation du produit intérieur
brut (PIB). Il est pourtant évident qu’une bonne santé entretenue dans le
ménage grâce aux travaux domestiques est directement source de productivité
accrue au travail.
Il y a nécessité donc de travailler à la prise en compte du travail non rémunéré dans les politiques du développement. A l’inverse, cela reviendrait à un vieux débat combattu dans les années 1980 par les économistes dits « féministes ». Ces derniers s’étaient insurgés contre la pensée néoclassique, particulièrement la théorie des avantages comparatifs : les femmes, du fait de leur rôle biologique dans la reproduction, auraient un avantage relatif à se spécialiser dans le travail domestique et familial (Becker, 1981)[2].
[1]https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=auteurs&obj=artiste&no=35499[2] Becker, S. G. (1981). A treatise on the family. Cambridge : Harvard University Press.